Al Idrissi, le géographe qui relie les deux rives

Abu Abdallah Muhammad Ibn Muhammad Ibn Abdallah Ibn Idriss al-Qurtubi al-Hassani est un grand géographe, cartographe, égyptologue et voyageur musulman. Il est né en 1099 à Sebta en Espagne. Il invente la première carte du Monde qui constitue l’une des cartes les plus avancées du monde antique. Il doit sa renommée à la rédaction du célèbre “Livre de Roger” (kitâb Rudjâr).

Al Idrissi

IGN : Pouvez-vous, en quelques mots, nous parler de votre jeunesse ?
Al Idrissi : Je suis originaire d’une famille arabe noble d’Espagne. Je fais mes études à Cordoue, la ville du calife, centre intellectuel et culturel de l’empire almoravide. J’ai reçu une éducation classique, à la fois dans les sciences profanes et dans les sciences religieuses. Je me passionne pour la botanique, je connais bien les plantes, les poisons et les poudres aux qualités spécifiques, pharmacologiques… Je parle un peu le grec et le latin. Je me forme également à la géographie, art arabe depuis le VIIIe siècle. À la fin de mes études, j’entame une période d’itinérance, voyageant dans toute l’Espagne arabe, dans le Maghreb... Mes voyages recoupent ceux de nombreux autres savants andalous comme Maimonide. Je lis un certain nombre d’ouvrages géographiques d’auteurs connus, tels que Ptolémée, Ibn Khurradâdhbih, Hasan Ibn al-Mundar et Ibn Hawqal qui enthousiasment ma curiosité géographique du Monde.

IGN : Quelle est votre contribution scientifique dans le monde médical ?
AI : J‘ai étudié et examiné la littérature disponible de ces dernières années sur les plantes médicinales. J’ai fait en sorte de faire progresser les connaissances en la matière. Un grand nombre de nouvelles plantes, de drogues avec leur évaluation médicale, a ainsi été donné aux médecins. J’ai écrit de nombreux ouvrages sur la botanique, référencé les plantes médicinales et leur ai donné un nom en six langues : syriaque, grec, persan, hindi, latin et berbère.

IGN : Une contribution tout aussi importante dans le domaine de la géographie.
AI : L’inspiration principale est venue de deux géographes de l’ère pré-islamique : Orose, un voyageur espagnol qui a élaboré un ouvrage de géographie descriptive, et Ptolémée, le plus grand géographe de son temps. Il me semblait important de créer une carte du Monde la plus précise possible. Pour la réaliser, j’ai réuni quelques commentaires provenant de marchands arabes et d’explorateurs qui, jusqu’alors, se plaignaient d’avoir des informations cartographiques inégales et des itinéraires souvent inexploitables. À partir des informations héritées de mes prédécesseurs et de ces nouvelles données, je pouvais alors incorporer l’Afrique, l’Océan Indien et l’Extrême-Orient dans mon planisphère.

Tabula Rogeriana1154, Tabula Rogeriana d'Al Idrissi

IGN : Appelé par le roi Roger II, vous vous installez à Palerme pour vos travaux.
AI : En 1139, c’est exact. Sous la direction du roi, j’entreprends un travail d’enquête et de compilation géographique qui va durer quinze ans. J’interroge tous les marchands ou émissaires de passage à Palerme. Je leur remets une grille de renseignements précis qu’ils devront compléter. C’est ainsi que je rassemble les informations concernant l’Europe. J’accède aussi aux archives diplomatiques du Palais où je puise des renseignements sur les provinces françaises, allemandes, espagnoles ou italiennes. Le roi Roger II me confie d’abord la réalisation d’un globe en argent, puis me demande d’écrire un livre de géographie qui commenterait ce globe et contiendrait des textes et des illustrations : Le Kitâb nuzhat al-mushtâq fî-khtirâq al-afâq (Livre du divertissement de celui qui désire parcourir le monde), plus connu sous le nom de “Livre de Roger”.

IGN : Un Atlas avec un style très novateur.
AI : Oui, je décide d’utiliser une variété de couleurs pour la fabrication des cartes. Les noms des pays sont en rouge, la mer est en bleu avec un filet blanchâtre. Pour les lacs et les rivières, j’utilise le vert et le bleu. Les montagnes sont représentées en plusieurs nuances de couleurs variant de l’ocre au rose violine. Les villes sont indiquées par des rosettes en or. Mon Atlas décrit les pays d’une manière codifiée, avec leurs villes principales, leurs routes et leurs frontières, les mers, les fleuves et les montagnes. Je commente ces cartes en suivant des itinéraires, comme un véritable guide. Je livre des informations de toute nature, géographiques bien sûr, mais également économiques et commerciales, historiques et religieuses, pouvant servir à chacun d’entre nous.

IGN : Vous donnez des informations colossales dans votre œuvre.
AI : Mon découpage cartographique propose soixante-dix sections qui sont présentées avec le sud en haut et je commente ce que la carte ne peut représenter : description de la nature, routes, distances, architecture, commerce, merveilles, moeurs et coutumes. L’information est effectivement importante : plus de 5000 noms de lieux, de fleuves et de montagnes sont répertoriés. Cependant, je suis conscient que, malgré toutes ces informations rassemblées, je puisse commettre des erreurs…

IGN : Le roi Roger II n’aura pas le loisir de lire votre ouvrage.
AI : Je commence à rédiger mon livre deux mois avant sa mort. Je l’achèverai sous le règne de son successeur, Guillaume Ier.

IGN : Vous êtes convaincu que le monde est sphérique. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre conviction?
AI : L’une de mes déclarations est celle-ci : “La terre est ronde comme une boule , si ce n’était pas le cas, comment l’eau y tiendrait-elle ?”. Je travaille pour démontrer la forme physique de la Terre. On sait très peu de ce qui existe au-delà de l'océan Atlantique (connu sous le nom de mer des ténèbres et de brouillard). Cependant, dans mon livre “Le Kitâb nuzhat al-mushtâq fî-khtirâq alafâq” j’écris qu'un groupe de marins de l'Afrique du Nord a navigué sur cette mer afin de découvrir ses limites. Je relate que les marins ont finalement atteint une île le quatrième jour et trouvèrent des gens et des cultures dans lesquelles la langue arabe était comprise. Je suis persuadé qu’elle est sphérique, il ne reste plus qu’à le prouver.

IGN : Avez-vous d’autres centres d’intérêt ?
AI : Oui, j’ai toujours pris des notes sur la faune, la flore, à la fois parce que cela vient conforter la théorie des climats (si les plantes et les animaux sont différents d’un climat à l’autre, les hommes doivent l’être aussi), et parce que cela permet d’évoquer des anecdotes merveilleuses. Par exemple, dans la partie consacrée à l’Inde, je parle surtout de l’éléphant : il s’agit ici de construire de véritables mirabilia, c’est-à-dire de divertir le lecteur en le faisant voyager par l’esprit.

Mis à jour le 
10/08/2015