Alexandra David-Néel, la femme aux semelles de vent

C’est la première femme exploratrice. Elle a donné son nom aux jardins aménagés en face du siège de l'IGN, sur le RER A - avec des bassins consacrés aux 5 continents du monde - car elle est née au 73 avenue de Paris à Saint-Mandé. Nous nous devions de la rencontrer…

Alexandra David-Néel

IGN : nous sommes le 24 octobre 1968 et vous venez d’avoir cent ans !
Alexandra David-Néel : depuis que je suis rentrée en France en 1946, pour régler la succession du meilleur des maris… Philippe Néel, (et mon seul ami), dans ma maison des Basses-Alpes, acquise en 1928, je suis la Dame de Digne comme on dit. Mais certains pensent plutôt, comme le préfet d’ici à qui je viens de demander la prolongation de mon passeport, « la vieille dame indigne » car ma vie a été mouvementée !

IGN : A 5 ans à peine, enfant terrible, vous faites une fugue dans le bois de Vincennes ?
ADN : Il faut croire que c’était dans mes gènes (ADN !) car j’étais récidiviste : à 2 ans j’avais déjà fugué de chez mes grands-parents. A 15 ans me voilà en Angleterre partie toute seule de chez mes parents, installés à Bruxelles, et l’Eurostar n’existait pas encore…

IGN : A 17 ans, direction la Suisse, et vous franchissez à pied le col du St-Gothard !
ADN : ma chère mère a dû venir en Italie rechercher sa fille, mineure, au bord du lac Majeur…L’année suivante, en 1886, bien avant la création du Tour de France, je pars d’Ixelles, avec une bicyclette aussi lourde que vos vélib mais sans roue libre, pour faire le tour de l’Espagne en passant par la Côte d’azur à l’aller et le Mont-St-Michel au retour !

IGN : A 21 ans vous revenez à Paris pour le centenaire de la Révolution, l’inauguration de la Tour Eiffel et l’expo universelle…
ADN : Je fréquente surtout en auditrice libre la Sorbonne, les Langues Orientales, le Collège de France et la bibliothèque du musée Guimet où est vraiment née ma vocation d’écrivaine-voyageuse.

IGN : Féministe-contestataire, libre-penseuse et franc-maçonne, vous fréquentez Elisée Reclus le géographe-cartographe…
ADN : Il a même écrit la préface de mon traité anarchiste mais j’y étais tellement virulente que seul mon amant d’alors, le pianiste Jean Hautstont, osera l’éditer. Il sera d’ailleurs traduit en 5 langues dont le russe.

IGN : Vous menez aussi en parallèle une carrière de diva comme La Castafiore…
ADN : « Ah ! je ris de me voir si belle en ce miroir » l’air des bijoux de Faust & Marguerite de Gounod…Mais j’ai aussi interprété Manon de mon ami Jules Massenet et Carmen de Bizet !

IGN : Vous écrivez même « Lidia », un drame lyrique en un acte…
ADN : je n’ai rédigé que le livret, c’est Jean qui a composé la musique. Et puis je suis partie en tournée : Athènes, Tunis…

IGN : Et c’est dans cette ville que vous fîtes la connaissance de Philippe Néel, ingénieur en chef des chemins de fer tunisiens, qui allait devenir votre mari…
ADN : après 4 ans de vie commune, commencée avec le siècle, nous nous épousâmes, en effet. Mais au bout de 7 ans de réflexion mon départ en 1911 pour un 3ème voyage en Inde - qui allait durer 14 ans au lieu des 18 mois prévus - sonnera le glas de notre couple. Disons que notre relation ne fut plus qu’épistolaire jusqu’à sa mort 30 ans plus tard.

IGN : Bref, en attendant, pour vous 14/18, c’est Tintin au Tibet…
ADN : Pas si vite, jeune homme. Il faut une marche d’approche. J’arrive en 1912 au Sikkim, futur Etat de l’Inde. Je fais connaissance de son souverain. Et de monastère bouddhiste en ermitage d’altitude, j’adopte comme mon fils le jeune Aphur Yongden. Je bénéficie de l’enseignement du lama Kazi Dawa Samdup qui fut à la fois mon guide, mon interprète et mon professeur de tibétain. Il me fit même rencontrer le dalaï-lama déjà exilé.

IGN : Et vous franchissez à 2 reprises la frontière tibétaine interdite…
ADN : J’ai atteint Shigatsé au sud mais pas encore Lhassa la capitale, ce qui me valut une expulsion du Sikkim en 1916. D’Inde nous partons ensuite au Japon où je retrouve le philosophe Ekaï Kawaguchi qui, lui, a réussi à vivre plus d’un an à Lhassa déguisé en moine chinois…Puis nous voyageons en Corée et en Chine.

IGN : Tintin et Tchang dans le Lotus bleu…
ADN : Si on veut, mais de Pékin nous avons traversé le désert de Gobi, la Mongolie puis 3 ans de pause au monastère de Kumbum au Tibet avant d’atteindre enfin Lhassa en 1924 !

IGN : Vous revenez alors en France ?
ADN : Juste une douzaine d’années, le temps de trouver et d’aménager « Samten-Dzong » ma forteresse de la méditation dans ces « Himalayas pour Liliputiens » que sont les pré-Alpes et d’y écrire quelques récits de mes pérégrinations, entrecoupés de conférences en France et en Europe…

IGN : A presque 70 ans, en 1937, vous repartez pour la Chine via Bruxelles, Moscou et le transsibérien…
ADN : Tintin oblige… En route pour de nouvelles aventures ! Non pas avec Tchang mais avec Yongden. Et là on tombe vraiment en plein dans le conflit sino-japonais…

IGN : Puis votre mari meurt en 1941… 
ADN : d’où mon retour d’Inde en 1946… Et même mon cher fils adoptif meurt en 1955 bien avant moi !

NDLR : ADN s’éteindra le 8 septembre 1969 à presque 101 ans. Ses cendres et celles de son fils seront dispersées dans le Gange à Bénarès par sa secrétaire en 1973. Le dalaï-lama viendra à 2 reprises visiter sa maison de Digne où se trouve le Centre culturel ADN.
www.alexandra-david-neel.com

Mis à jour le 
19/05/2015