Antonio Pigafetta, journal d’un premier tour du monde

Depuis la fin du Moyen-Age, l’Europe rêve de conquérir les Moluques - le fabuleux archipel d’Indonésie producteur des épices vendues pour leur poids d’or en Occident. Le 10 août 1519, Fernand de Magellan part de Séville [1] avec cinq bateaux et 265 hommes d’équipage, pour les atteindre par l’Ouest en contournant l’Amérique. Un seul navire de l’expédition reviendra, trois ans plus tard, ramenant à son bord Juan Sebastian Elcano et les 17 autres rescapés, à moitié morts de fatigue et de maladie… Parmi ces hommes, un survivant pas comme les autres : l’Italien Antonio Pigafetta.
Entretien virtuel...

Pigafetta

IGN : Antonio, vous n’êtes pas marin et n’aviez jamais navigué hors de la Méditerranée auparavant. Qu’est-ce qui vous a poussé à embarquer avec Magellan ?
Antonio Pigafetta : L’aventure, simplement. Mon enfance a été bercée par les récits des grandes explorations qui ont suivi celle de Christophe Colomb, il y a trente ans. A mon arrivée en Espagne, je me suis précipité à Séville pour me présenter au capitaine, décidé à écrire mon grand journal de voyage.

IGN : Racontez-nous cette aventure.
AP : Au début, tout s’est à peu près bien passé. Mais, quand nous avons compris que, contrairement à ce qu’il prétendait, le capitaine ne connaissait pas la route à suivre, les choses ont commencé à mal tourner. Il croyait savoir où se trouvait la pointe Sud de l’Amérique, sur la foi d’une bizarre carte portugaise qu’il avait consultée. Nous nous sommes rendu compte qu’elle était fausse en arrivant sur place : son auteur avait été trompé par l’immense estuaire du Rio de Solis [2]. Nous avons donc repris la route, toujours plus au sud… Le mois de mars est arrivé et, avec lui, le froid, la fatigue, le doute… Car, vous savez, dans l’hémisphère Sud, les saisons sont inversées… Le capitaine a décidé de passer l’hiver à San Julian [3], une baie désolée où l’on trouvait à peine de quoi manger, et la mutinerie a éclaté. Les quatre autres capitaines de la flotte, des Espagnols, supportaient mal d’être placés sous le commandement d’un Portugais… Évidemment, pour vous, qui venez d’un avenir où on a dû découvrir tant de choses, ça doit vous sembler fou que les nationalités puissent être des raisons de rivalité…

IGN : Hum!… Et comment se fait-il que Magellan ait navigué sous pavillon espagnol ? Il lui aurait été plus simple de commander un équipage portugais.
AP : Il l’aurait bien voulu mais le roi du Portugal ne l’aimait pas et n’a pas voulu lui faire confiance. Il a alors offert son projet à l’Espagne mais, à part l’Empereur, les Espagnols ne l’aimaient pas. Il faut dire que le capitaine n’avait pas vraiment le don de se faire apprécier. Il était très taciturne et… pas trop du genre à négocier. La manière dont il a réglé la mutinerie l’a montré : lorsque le printemps est revenu, nous sommes presque tous repartis. Puis nous avons perdu le Santiago, qui s’est écrasé sur des récifs. Mais, le jour de la Toussaint, nous sommes arrivés à l’entrée d’un vrai dédale de canaux [4]. Nous y avons erré trois mois, sans savoir s’il était possible d’en ressortir, avant de déboucher sur une mer calme, très pacifique. Mais presque toutes nos réserves de nourriture étaient sur le San Antonio et il nous avait abandonné pendant la traversée du canal de la Toussaint pour rentrer en Espagne. Nous nous sommes donc engagés sur le nouvel océan en espérant qu’il ne serait pas trop grand…

IGN : Je vois… Combien de temps la traversée a-t-elle duré ?
AP : Trois mois. Et nos réserves se sont vite épuisées.

IGN : Mais alors, qu’avez-vous mangé ?
AP : Les rats des navires, d’abord. Puis le cuir des vergues. Le scorbut a fait son apparition à bord.

magellan

IGN : Mais vous, “ les survivants ”, vous avez finalement découvert une terre ?
AP : Des îles paradisiaques [5]. Les indigènes nous ont pris pour des envoyés des dieux, sauf un chef de tribu qui nous est resté très hostile. Le capitaine, qui a voulu lui donner une leçon en impressionnant les autres, est allé le défier avec seulement une poignée d’hommes. Il avait mal jaugé la force de la tribu et ils se sont fait tuer. La rumeur s’est répandue que nous n’avions rien de divin et nous avons dû fuir pour ne pas être tous massacrés. Mais, sans le capitaine, tout allait de travers. Nous sommes devenus pirates, nous nous sommes égarés. Pourtant, nous avons finalement atteint les Moluques [6] et devancé les expéditions portugaises. Grâce à nous, l’Espagne est maintenant immensément riche !

IGN : Et le retour ?
AP : Nous avons décidé de revenir par l’océan Indien, qui est mieux connu. Mais nous n’étions plus assez nombreux pour tenir trois navires. La Concepcion et la Trinidad ont dû être abandonnées à Timor [7] et nous avons embarqué à bord du dernier navire, la Victoria. Et c’est là que les ennuis ont commencé. Sauf le riz, toute notre nourriture s’est avariée. Le scorbut a fait son retour

IGN : Mais vous pouviez vous arrêter en chemin pour vous ravitailler ?
AP : Impossible ! Toute l’Afrique est tenue par les Portugais et notre retour signifiait pour eux que les Moluques étaient propriété espagnole. Ils nous auraient donc tués sans sommation. Nous devions voyager sans escale jusqu’à San Lucar de Barrameda [8], à bord d’un navire qui prenait l’eau de toutes parts. Cela a duré plus de cinq mois.

IGN : Si ça peut vous consoler, je vous promets que l’Histoire se souviendra de vous comme des premiers hommes à avoir fait le tour du monde.
AP : Piètre consolation, quand on pense que le triomphe revient aujourd’hui à l’un des mutins de San Julian… En plus, ce n’est même pas sûr que nous ayons été les premiers à réaliser cet exploit.

IGN : Mais enfin !… Qui d’autre aurait pu l’avoir fait ?
AP : Je vais vous le dire, du calme ! Il y a dix ans, le capitaine est allé aux Indes, voyez-vous. Il en est revenu avec un esclave qui nous a suivis dans l’aventure. Aux îles paradisiaques, il a été notre interprète car il parlait la même langue que les indigènes. Nul ne pourra dire s’il est retourné jusqu’au lieu précis de sa naissance, car il nous a quitté après la mort du capitaine. Mais Henrique de Malacca est bel et bien le premier à être parti de son pays par l’Ouest et à y être revenu par l’Est.

→ Retrouvez le récit d'Antonio Pigafetta sur gallica.bnf.fr

Mis à jour le 
19/05/2015