César-François Cassini de Thury, dit Cassini III

1784, cinq ans avant la Révolution : César-François Cassini de Thury a bien voulu répondre à nos questions malgré la maladie dont il souffre, à 70 ans tout juste…

Cassini III

Vous participez très tôt aux travaux de terrain de votre père Jacques.
A 19 ans je mesure la perpendiculaire à la méridienne de l’Observatoire, de Paris à St-Malo.

Vous entrez à l’académie des sciences à 21 ans.
Je ne suis alors qu’adjoint-astronome surnuméraire mais deviens adjoint-astronome 6 ans plus tard et pensionnaire pour Noël 1745. Je serai même directeur de l’académie à trois reprises.

Entre-temps vous êtes chargé de la vérification de la Méridienne de Paris, en 1739.
A 25 ans je suis associé avec l’abbé La Caille, astronome réputé. Nos observations et nos calculs mettent en évidence une erreur de 6 toises sur les 6000 que compte la mesure de la base de l’abbé Picard, 70 ans plus tôt : sur la route royale n°7, rectiligne & horizontale, entre Villejuif & Juvisy, Picard est trahi par ses perches en bois de 4 toises, trop courtes de quelques millimètres.

Une erreur « systématique ».
Elle s’additionne autant de fois que les perches sont mises bout à bout, soit 1415 fois ! Nous faisons la vérification avec des barres métalliques et un strict contrôle de la température – 3 fois par jour- pour corriger les écarts dus à la dilatation.

Vos résultats confirment sans équivoque ceux des expéditions de Laponie & du Pérou.
Je dois donner raison à mon ami Isaac Newton dans le débat qui l’oppose à  mon propre père ! Mais le plus important est de poursuivre la triangulation générale de tout le royaume que je conduis avec La Caille & mon cousin Maraldi.

La carte générale des triangles est présentée au roi Louis XV en 1744.
Pour la première fois au monde, un réseau de 3000 points de repères géodésiques, couvre un vaste pays.

Deux ans plus tard, Louis XV vous envoie réaliser une carte géométrique des champs de bataille de Flandre, appuyée sur une triangulation géodésique.
Conquis par le résultat, il déclare : « Je veux que la carte de mon royaume soit levée de même. Je vous en charge, prévenez M. de Machault » qui est alors contrôleur général des finances ! Je recrute et forme une vingtaine d’ingénieurs que je lance en 1749 sur le lever topo de la région parisienne, 1 ligne pour 100 toises, soit 1 : 86 400, car le système métrique ne sera adopté qu’après la Révolution, je vous le rappelle.

A raison de 10 cartes par an, vous prévoyez 18 ans pour lever les 180 feuilles.
Le calcul est simple, mais optimiste car 35 ans après, nous n’avons toujours pas terminé les levers, et je sens que je n’en verrai pas la fin. Ne parlons pas de la gravure sur cuivre qui s’éternise.

Dès le début vous n’avez pas de chance avec la guerre de 7 ans qui éclate en 1756.
Les 2 premières feuilles, Paris et Beauvais, viennent à peine d’être publiées que l’ordre est donné de suspendre, sine die,  tous les travaux, sur le terrain, comme en atelier ! Plus de crédits. Je dois monter une société privée pour prendre la relève de l’Etat défaillant et trouver 50 actionnaires.

Madame de Pompadour s’inscrit la première.
Elle entraîne les ministres : le prince de Soubise, le duc de Bouillon, le duc de Luxembourg, & le maréchal de Noailles. En 8 jours les 50 associés sont trouvés ! Camus, Montigny, Buffon, La Condamine et Montalembert s’offrent à partager la direction.

Le roi fait don de tout le matériel existant.
Chaque associé s’engage à verser tous les ans 1600 livres jusqu’à la fin de la carte. Chaque feuille doit être tirée à 2500 exemplaires et vendue 4 livres. Nous sollicitons le grand public par souscription : 500 livres pour la collection complète. Le nombre des souscripteurs atteint 203 en 1780.

Vous passez des contrats avec les provinces intéressées à la sortie de la carte.
D’autres provinces suivent leur exemple, et c’est grâce aux subventions versées par les intendances & généralités que la carte de l’académie sera un jour menée à son terme.

La relève est assurée.
Mon fils, 4e de la lignée, Jean-Dominique comme son arrière grand-père Giovanni-Domenico, mais français de naissance depuis 1748, n’attend plus que ma mort pour me succéder à l’Académie des sciences & à la direction de l’Observatoire de Paris.

NDLR : le lendemain de cet interview, le 4 septembre 1784, César-François Cassini de Thury, conseiller du Roi de France, membre de la Royal Society & de l’Académie de Berlin, directeur général de l’Observatoire de Paris avec logement de fonction héréditaire, meurt de la petite vérole, mais, par ses ouvrages biblio et cartographiques, il laisse aux générations suivantes une certaine idée de la France.

Mis à jour le 
19/05/2015