Christiane Desroches Noblecourt, portrait d’une pharaonne

La grande égyptologue Christiane Desroches Noblecourt s’est éteinte le 23 juin 2011 à 97 ans, au même âge que Cassini IV. Comme lui, elle restera dans l’Histoire. Nous l’avons rencontrée virtuellement, dans la maison de retraite de Sézanne où elle a passé les dernières années de sa vie.

Christiane Desroches Noblecourt

IGN : Très tôt vous vous intéressez à l’Egypte…
Christiane Desroches Noblecourt : A 10 ans je me passionne déjà pour la découverte du tombeau de Toutânkhamon par Carter en 1922. Rien d’étonnant donc à ce que je fasse une licence d’études égyptiennes à l’Ecole pratique des Hautes études et que j’enchaîne avec l’Ecole du Louvre.

IGN : Vous entrez au département des Antiquités égyptiennes du Louvre en 1936.
CDN : Peu après, je suis la première femme titulaire d’un poste de pensionnaire à l’Institut français d’archéologie orientale et également la première à diriger des fouilles sur un chantier en 1938 !

IGN : Vous faîtes évidemment de la Résistance pendant la seconde guerre mondiale…
CDN : Comment aurais-je pu laisser tomber les trésors du département égyptien aux mains des nazis ? Je les mets, bien sûr, à l’abri en zone libre !

IGN : Vous enseignez aussi très jeune.
CDN : Je suis nommée professeur d’épigraphie égyptienne à l’Ecole du Louvre dès 1937 puis d’archéologie jusqu’en 1982 !

IGN : Le combat de votre vie commence en 1955 à cause du projet du grand barrage d’Assouan.
CDN : Devant la quantité de relevés nécessaires pour enregistrer tous les témoignages égyptologiques sur les 2 rives du Nil nubien (370 km), voués à disparaître sous les eaux, je fais appel au général Hurault, directeur de l’IGN pour 24 temples dont notamment Abou Simbel. Je ne suis pas prête d’oublier la générosité et l’enthousiasme de ce savant et si dynamique directeur : il me propose non seulement de prendre à la charge de l’IGN les missions d’essais d’enregistrements à terre, sur place en Nubie mais nous envoie son propre fils Jean ainsi que Georges Poivilliers, alors directeur de l’Ecole Centrale et inventeur des fameux appareils de restitution !

IGN : En 1956 l’IGN survole la Nubie une première fois.
CDN : Malgré la désastreuse intervention militaire franco-anglaise du canal de Suez, et la rupture des relations diplomatiques entre la France et l’Egypte, les avions Hurel-Dubois HD34 de l’IGN sont autorisés à photographier en stéréoscopie la zone du futur lac Nasser et du barrage d’Assouan ! Les restitutions photogrammétriques ont lieu à St-Mandé sauf les plus sensibles exécutées par des Syriens (c’est alors la République Arabe Unie), lesquels, sortant tout juste de l’ENSG, demandent l’aide de leurs instructeurs IGN…

IGN : Georges de Masson d’Autume de l’IGN fait la jonction des travaux, je crois.
CDN : Il détermine les points alti et plani nécessaires, parcourant toute la Nubie au moment où aucun étranger ne peut circuler librement ! N’oublions pas que nous sommes aussi en pleine guerre d’Algérie. Parallèlement aux équipes égyptologiques & UNESCO, les spécialistes de l’IGN assurent tous les relevés photogrammétriques des temples à sauver de la noyade. 

IGN : En 1964, l’IGN survole une deuxième fois la Nubie.
CDN : Cette fois le nouveau directeur de l’IGN lui-même, Georges Laclavère, vient nous prêter son concours, piloté par le commandant Gleize et accompagné de Robert Génot à qui l’on doit le film « Nubie 64 ». Nous ne pouvions plus nous passer des experts de l’IGN : Marcel Kurz pour la topographie de la vallée des Reines, Maurice Carbonnell et Pierre Frenay pour la photogrammétrie ou Jean-Luc Lemaître pour les délicates prises de vue des immenses colonnes décorées du Ramesseum, ce merveilleux temple jubilaire de Ramsès II.

IGN : D’où une nette amélioration des rapports franco-égyptiens.
CDN : Et en 1967 je peux ainsi organiser au Louvre une mémorable exposition Toutânkhamon qui bat tous les records de fréquentation avec 1 240 000 visiteurs !

IGN : Record presque égalé par celle de Ramsès II en 1976…
CDN : 1 200 000 visiteurs se déplacent en effet pour Ramsès. Il faut dire que c’est le plus connu des pharaons et que l’on a fait venir sa momie à Paris pour la restaurer. Une restitution photogrammétrique en stéréoscopie est d’ailleurs réalisée à cette occasion par l’équipe IGN d’Yves Egels. Ce n’est pas encore du numérique mais cela n’empêche pas de fabriquer à l’époque plusieurs répliques de la tête de la momie en 3D, qui ressemble à celle de l’inca Rascar Capac dans les aventures de Tintin (Les 7 boules de cristal). Vous en conservez toujours un exemplaire dans votre galerie des instruments, il me semble…

IGN : Absolument. Et de votre côté vous recevez le buste d’Akhénaton…
CDN : Anouar el-Sadate, qui a succédé à Nasser en 1970, offre au Musée du Louvre le buste d’Amenhotep IV, plus connu sous le nom d’Akhénaton, en remerciement de notre contribution au sauvetage des temples de Nubie.

IGN : Il ne me reste plus qu’à conseiller la lecture d’un de vos 36 livres : « La grande Nubiade, ou le parcours d’une
égyptologue » (Stock, 1992)
CDN : A une époque où une certaine tendance à l’amnésie semble se manifester, s’agissant de références aux sources, j’y témoigne de la précellence de l’action IGN sur les rives du Nil.

Mis à jour le 
21/05/2015