Claude Masse, l’ingénieur géographe du roi Soleil

Claude est né en 1652, à Combloux en Savoie. Fils de marchand, à 14 ans, on le trouve au service de François Ferry, directeur des fortifications du roi, où il est dessinateur. Il va suivre son maître sur différents théâtres militaires dans les années 1660-70. En 1677, son travail est remarqué par le roi Louis XIV pendant une visite de Toul en Lorraine. En 1679, il suit François Ferry en Aunis et en Saintonge, et à partir de 1688, il sera chargé de cartographier les côtes atlantiques. De la Savoie à la Charente dans les pas de Vauban, l’itinéraire d’un montagnard devenu expert de la défense du littoral.

Claude Masse

IGN : Dans quel contexte historique êtes-vous chargé de cartographier ces côtes atlantiques ?
Claude Masse : Le roi de France Louis XIV mène des guerres contre à peu près toute l’Europe, et notamment contre les Anglais qui menacent d’assaut les côtes atlantiques. Voilà pourquoi le roi crée en 1691 un Département des fortifications qui est chargé à la fois de concevoir des places fortes et leurs plans, mais aussi de fournir des renseignements précis sur ces côtes en les cartographiant. Toute une armée d’ingénieurs, dont je fais partie, part sur le terrain pour faire ces relevés. Nous avons vraiment un objectif militaire : il faut savoir quels sont les atouts, les richesses des territoires, sur quoi les troupes vont pouvoir s’appuyer. Quelles sont les ressources utilisables pour leur cantonnement ? Quelles sont les côtes les plus vulnérables qu’il faudra défendre (lorsqu’elles sont sableuses, il est plus facile à l’ennemi de débarquer…) ? La mission de levée de “ la carte générale des côtes du Ponant ” comme on l’appelle (entre la baie de Bourgneuf et la baie d’Arcachon), commence en 1688 et j’y travaillerai jusqu’en 1723, soit 35 ans !

IGN : De quelle façon procédez-vous ?
C.M : D’ingénieur que je suis, je deviens cartographe. Je fais un choix de cartes existantes les plus précises possibles ainsi que les meilleures et j’entreprends de les perfectionner en divisant l’espace en “carrés” respectant une échelle au 1:28 800 (1 pouce pour 400 toises). Armé d’un encombrant matériel et accompagné de cinq assistants, je mène mon activité de manière saisonnière. Le printemps et l’automne sont consacrés aux relevés sur le terrain. La technique consiste à matérialiser une méridienne en plantant des alignements de jalons. Après avoir mesuré à la chaîne d’arpenteur la distance entre deux jalons, je relève des angles au graphomètre, en direction des localités à situer. Les mesures d’un côté et de deux angles du triangle me livrent assez d’indices pour pouvoir “construire” le troisième sommet et représenter le lieu désiré. La trigonométrie et la géométrie occupent mon travail de “ cabinet ” durant les mois d’été ou d’hiver. Sur mes cartes, la localisation de chaque hameau passe par cette méthode de triangulation.

IGN : Une formation “sur le tas” mais cartographe de génie ?
C.M : Disons que si j’apprends ce métier auprès de mes aînés sur le terrain, j’applique néanmoins de nouveaux principes. Jusqu’à présent, on cartographiait les lieux en élévation ou en vue cavalière. Moi, je vais le faire en plan, je prends les mesures selon le principe de la triangulation. Ainsi, je vais pouvoir projeter sur le papier de nouvelles perspectives. Puis en adoptant une échelle assez grande, je peux me permettre d’atteindre un haut degré de détail et de précision. J’accompagne toutes ces cartes de mémoires dans lesquelles je rapporte ce que j’ai vu sur le terrain. J’apporte juste un certain nombre de nouveautés dans l’art de la cartographie.

Claude MasseMinute originale de Claude Masse sur Lacanau conservée à la cartothèque IGN

IGN : Est-il vrai que chaque carte donne lieu à la rédaction d’un mémoire?
C.M : Il est nécessaire de dresser un véritable “portrait de paysages”. Tous les aspects du renseignement militaire y sont développés et passés en revue. La configuration du terrain fait l’objet d’une attention particulière pour que la Cour détermine ses priorités stratégiques et, pour les besoins d’une armée en campagne, il est important de définir le potentiel de chaque localité.

IGN : Vous êtes également un fin observateur des paysages et du quotidien des habitants ?
C.M : Je suis un témoin attentif de tout ce qui m’entoure. Je vais décrire les ressources, mais aussi en dire beaucoup sur les paysages, les autochtones, la manière dont les habitants utilisent leurs ressources naturelles. Je décris les richesses ou les faiblesses économiques de telle ou telle contrée, les secteurs de production qu’il faudrait encourager. Je trace les ouvrages hydrauliques (canaux, digues, écluses) en dressant des plans très précis des portes éclusières à l’embouchure de chaque grand canal. J’explique les circuits de la batellerie sur la Sèvre niortaise, toute l’activité commerciale qui se développe autour de la vente du bois des cosses de frênes têtards coupés dans le marais, qui circulent sur les bateaux entre Niort et Marans et jusqu’à La Rochellle. C’est une région très prospère depuis le dessèchement qui a fait exploser la production céréalière, et donc tout le commerce qui va avec. Je m’intéresse aux habitants qui vivent beaucoup de la pêche, dans leur quotidien, leur mode de vie, leur habitat, leurs traditions, leur patois… Je parle des coutumes, des croyances, des légendes.

IGN : Vous avez cartographié “à la loupe” quatre lieux géographiques, pouvez-vous nous les citer et nous expliquer votre démarche?
C.M : La curiosité et l’intérêt général pour ces sites : le marais poitevin et Palluau, dont le château est la propriété de l’ancien ministre de la Marine (mon ancien patron) - j’ai donc fait des plans précis de cet édifice. L’Île de Bouin où l’on voit un enchevêtrement de marais salants, de fossés, de zones marécageuses. La baie de l’Aiguillon, l’histoire de ce paysage, sur les anciens rivages de la mer, en notant précisément sur mes cartes le trait de côte, ou les anciens promontoires qui bordent la mer à Mouzeuil, à Nalliers, au Langon. Je parle aussi de l’envasement progressif de la baie, de toutes les vases charriées par la mer d’un côté, par la Sèvre niortaise de l’autre. Je vais jusqu’à Niort pour faire un plan détaillé du donjon et de ses alentours, avec les différents systèmes de fortifications et de défense. Et enfin Fontenay-le-Comte dont je décris très précisément les tours l’une après l’autre, les remparts, l’emplacement des fortifications du château fort médiéval.

IGN : En 1698, vous vous mariez avec une Rochelaise et vous vous installez définitivement à la Rochelle.
C.M : J’épouse Marie Papin à la Rochelle. Nous possédons une maison rue Alcide d’Orbigny. Nous aurons de cette union trois enfants mais malheureusement ma femme meurt en couches lors de la naissance du dernier, en 1713. Mon veuvage est difficile à assumer, je suis brisé et je tombe malade du paludisme dû à l’air mauvais et aux eaux croupies de la côte saintongeaise. Ces événements bouleversants vont m’inciter à me pencher sur ma vie, mon métier, ma manière de cartographier ma région... d’où mes écrits que je laisserai en héritage à mes enfants. Mes deux garçons suivent mes traces, deux apprentis géographes.

IGN : Quels sont aujourd’hui vos projets ?
C.M : Je suis nommé à Lille pour lever la carte de la frontière entre la Meuse et la mer du Nord, avec mes deux fils.

Mis à jour le 
26/05/2015