Fra Mauro et sa mappemonde, référence vénitienne

La Mappemonde de Fra Mauro (1459), la référence vénitienne, aboutissement de toutes les connaissances hétérogènes acquises lors de la construction de l’espace cartographique médiéval, constitue un des sommets de la cartographie. Le plus célèbre cosmographe de son époque parvient ainsi à dresser une mappemonde complète des continents tels qu’ils sont connus. Cette carte a nécessité plus de 10 ans de recherches et de travaux.

Fra Mauro

IGN : On vous qualifie comme le plus célèbre cosmographe de votre temps. Pouvez-vous nous raconter votre parcours exceptionnel ?
Fra Mauro : Je suis un religieux de l’ordre des Camaldules, au monastère de Saint-Michel de Murano près de Venise. Je m’instruis par les documents monastiques avec une grande curiosité pour la cartographie. En 1444, les connaissances dans le domaine des sciences mathématiques et physiques me valent d’être choisi à la députation des quinze praticiens nommés pour régler le cours de la Branta, fleuve situé dans la province du Trentin au nord de l’Italie, et pour diriger les travaux des lagunes.

IGN : Est-ce à la suite de ces travaux que le roi Alphonse V du Portugal vous commande une mappemonde?
Fra Mauro : À sa demande, je vais exécuter la carte avec mon assistant Andrea Bianco, navigateur cartographe, sous la responsabilité d’une commission également nommée par le roi. Il financera mes travaux pendant dix années.

IGN : De quelle façon vous organisez-vous pour effectuer cette mappemonde?
Fra Mauro : Le monastère possède une grande et riche bibliothèque dans laquelle je passe beaucoup de temps. Parmi mes sources, je peux citer les auteurs grecs (Arrien, Aristote, Strabon, Ptolémée, Euclide, etc.), latins (Pline, Pomponius Mela, Saint Augustin, etc.), arabes (Avicenne, Averroès, etc.) et ceux de l’Europe médiévale (Saint Basile, Saint Bède, Boèce, Albert le Grand, etc.), sans rester sourd à l’information de la tradition littéraire des XIIe-XIIIe siècles relative au prêtre Jean et des oeuvres des théologiens, des philosophes de la nature et des commentateurs scolastiques médiévaux. À part les textes, j’utilise toutes les traditions cartographiques des mappemondes, des cartes arabes, des itinéraires et des tables ou des listes alphabétiques des objets géographiques connus. J’organise ma carte dans unmonde qui n’ignore plus aucune des connaissances disponibles et accessibles.

mappemonde fra mauro

IGN : Adoptez-vous une position à l’égard de la division de la Terre totalement différente de vos prédécesseurs, révélatrice de votre indépendance d’esprit?
Fra Mauro : Dans cette masse d’autorités intellectuelles reconnues, Ptolémée ne l’emporte guère, je n’ai pas suivi Claude ni pour l’apparence, ni pour les mesures des longitudes et des latitudes, même si j’utilise les dénominations présentes dans ses cartes en plus des dénominations récentes. Une légende de la carte énumère les diverses opinions possibles et à contre-courant des opinions admises. La frontière de l’Europe prend place non sur le Don-Tanaïs mais sur la Volga, bouleversant le schéma habituel et en donnant comme raison qu’il y a de cette façon moins besoin de ligne imaginaire. Je tiens compte également des situations politiques. Cette carte circulaire inscrite dans un carré conserve le concept de l’oecoumène composé de la terre et de l’océan universel périphérique venu des Anciens et le symbolisme médiéval représenté par la position de Jérusalem au centre, mais le paradis est hors carte dans le coin inférieur gauche.

IGN : Cette carte possède une particularité étonnante…
Fra Mauro : Exprimant différents langages cartographiques, elle contient deux mille inscriptions. Deux cents sont des descriptions cosmographiques contenant des éléments de la philosophie naturelle et des descriptions de peuples et de lieux. Elle présente des références à l’histoire réelle et mythique, à la géographie commerciale livrant des directions d’expansion économique pour le monde capitaliste naissant avec Venise, centrée au coeur de ce processus. Outre les routes maritimes, les routes terrestres sont marquées pour la première fois dans la cartographie, reflétant en quelque sorte le guide pour marchands.

IGN : La collaboration avec Andrea Bianco a-t-elle été précieuse?
Fra Mauro : Andrea est un marin et un cartographe vénitien célèbre pour son atlas réalisé sur dix feuilles de parchemin et pour sa carte du monde de 1436. Cette carte est très instructive et la présence d’Andréa est précieuse pour la réalisation de la mappemonde. D’un autre côté, je tire tout ce qui est possible des récits des voyageurs européens en Orient aux XIIIe-XVe siècles. Pour l’Asie, l’essentiel des nouvelles données vient de Marco Polo qui a fourni non seulement la description de ses pérégrinations, mais également des anciennes cartes chinoises. J’ai tout le temps essayé de vérifier la description par l’expérience, en travaillant pendant de longues années et en communiquant avec les gens dignes de confiance et qui ont vu par leurs propres yeux ce que je décris honnêtement.

IGN : Par ses idées contemporaines, Fra Mauro devance les critiques en affirmant ce qui suit : "Ptolémée, comme tous les cosmographes, n’a pas pu vérifier personnellement tout ce qu’il inscrit sur sa carte mais, avec le temps, des rapports plus précis seront disponibles. Il affirme avoir fait de son mieux pour établir la vérité" Il cartographia la totalité de l’Ancien monde, avec une précision surprenante, incluant des commentaires écrits qui reflétaient la connaissance géographique de son époque. Sa carte, achevée le 24 avril 1459 et envoyée au Portugal, fut perdue.

Mis à jour le 
22/05/2015