Franz Schrader, un pyrénéiste d’exception

En 1866, Franz Schrader a 22 ans. Il cherche toujours sa voie ; assurément, elle n’est pas dans le commerce. Tout bascule lorsque Léonce Lourde-Rocheblave l’invite à venir séjourner dans sa famille, à Pau. Dans la matinée du 5 août, Franz ouvre sa fenêtre et sur sa gauche, au bout de la rue, aperçoit des montagnes. Coup de foudre. Il court d’un trait à la terrasse du château et reste sans voix devant cette nouvelle découverte qui vient d’entrer dans sa vie et qui va la transformer…

Franz Schrader

IGN : Que se passe-t-il cet été-là ?
Franz Schrader : L’emploi que j’occupais à ce moment-là m’avait laissé le loisir d’acquérir une solide formation dans les domaines littéraires et scientifiques. Mais je n’étais pas satisfait de l’orientation commerciale de mon métier. Cet été-là, je découvrais la montagne, la rencontre était faite, le lien était établi. Mon coeur était pris à jamais, une véritable passion.

IGN : Une “révélation” au spectacle grandiose de la barrière montagneuse des Pyrénées ?
F.S : Oui et, dès lors, je consacre mes rares congés et l’essentiel de mes loisirs à de longues randonnées dans la montagne en compagnie de mon ami Léonce Lourde-Rocheblave, au cours desquelles je collecte des milliers de données pour mes relevés topographiques. Je passe aussi beaucoup de temps à peindre de nombreux panoramas. Ma vocation se renforce à la lecture des récits de Ramond de Carbonnières (Les voyages au Mont- Perdu) et d’Henry Russell (Les grandes ascensions des Pyrénées, guide d’une mer à l’autre).

IGN : C’est bien lors d’une randonnée dans le massif du Mont-Perdu que vous avez décidé avec Léonce de réaliser une carte à grande échelle ?
F.S : Un projet fou… Une carte qui couvrirait le Mont-Perdu et la région de Gavarnie, dont la connaissance comporte alors des manques. Bon dessinateur, bon mathématicien, j’apprends à fond le métier de topographe et j’invente un instrument aussi simple dans son principe que peu encombrant, me permettant de faire des levés topographiques en terrain accidenté.

IGN : Et quel est cet instrument magique ?
F.S : C’est l’orographe, transcrivant directement sur un disque de papier les lignes de paysage qu’il suffit de viser avec sa lunette. Le tracé est direct, instantané. À mesure que je déplace ma lunette, les mouvements de visée sont transmis mécaniquement et automatiquement sur une règle équipée d’un crayon. J’obtiens une véritable table d’orientation en modèle réduit. En un temps très court, je collecte les données suffisantes pour obtenir en 1874 ma première carte du Massif de Gavarnie et du Mont-Perdu au 1:40 000.

IGN : Est-ce que vous imprimerez cette carte ?
F.S : Non, je la grave moi-même avec toute la lisibilité et la précision possibles. La Société des sciences physiques et naturelles de Bordeaux, séduite par sa qualité et son esthétisme, décide de l’imprimer et de la publier en 1875.

IGN : Le Club alpin français vous congratule.
F.S : L’annuaire du Club alpin français (CAF) publie une critique élogieuse, me qualifiant de “topographe de premier rang éclatant en un coup de maître”. Dans la foulée, je participe à la création, en 1876, de la section bordelaise du Club alpin français, et en devient aussitôt le président.

Gavarnie Mont PerduCarte au 1:20 000 du massif de Gavarnie et du Mont Perdu, dressée et dessinée par Franz Schrader

IGN : Vous commencez à acquérir une certaine notoriété dans votre domaine… cela est au-dessus de ce que vous imaginiez ?
F.S : Mon père comprend ce que j’entreprends, il me prend enfin au sérieux (sourires). Cette passion prend tout son poids. Donc, au printemps 1877, épaulé par mes cousins Reclus, je monte à Paris où j’entre à la maison Hachette. Je suis accueilli par Émile Templier et Adolphe Joanne, alors président du tout jeune CAF de Paris.

IGN : Vous vous installez à Paris ?
F.S : Oui, et j’ai enfin le temps et les moyens de me consacrer tout entier à ce qui me passionne. Ma carrière est dense et diversifiée : géographe professionnel chez Hachette, professeur à l’école d’Anthropologie, membre actif du CAF que je préside de 1901 à 1904.

IGN : En 1878, vous effectuez une belle ascension ?
F.S : En août, en compagnie du guide de haute-montagne Henri Passet, je réalise la première ascension connue du Grand Batchimale (3 176 m).

IGN : En 1880, vous devenez directeur de la cartographie chez Hachette et vous vous assignez trois buts. Seront-ils atteints ?
F.S : Exact, trois buts : dépasser en qualité l’atlas allemand Stieler, faire connaître les Pyrénées, et fournir aux alpinistes des cartes de plus en plus précises. Quelques étapes dans une production de renommée internationale ont été atteintes : 1882-1892 : la carte des Pyrénées centrales au 1:100 000 ; 1886-1891 : la carte topographique et géologique de l’ensemble des Pyrénées au 1:80 000 ; 1914 : la carte de Gavarnie Mont-Perdu au 1:20 000 ; et en 1914 : Atlas Universel.

IGN : Vous êtes reconnu comme un bourreau de travail mais j’ai entendu dire qu’à temps perdu, vous peignez ?
F.S : C’est un rare bonheur de peindre la montagne. C’est un “travail de traduction, de juxtaposition ou de superposition… où l’objet doit être noyé dans ses enveloppes fluides d’air, de lumière, de nuages”. Faire passer l’émotion “par le beau”, “dire le vrai”. Je suis envoûté par les beautés de la haute montagne pyrénéenne, par son caractère sauvage et mystérieux. Je m’abandonne à l’ivresse de la contemplation, je caresse du regard les vastitudes et je m’évade du terre-à-terre par le silence et la solitude, une sérénité à la saveur vivifiante.

Mis à jour le 
22/05/2015