Jacques Callot, maître de l’eau-forte

Jacques Callot, né à Nancy en 1592, est un dessinateur et graveur lorrain, dont l’œuvre la plus connue à ce jour est une série de dix-huit eaux-fortes intitulée “Les Grandes Misères de la guerre”, évoquant les ravages et la violence de la Guerre de Trente Ans (1618-1648) qui se déroulait alors en Europe. Il est considéré comme l’un des maîtres de l’eau-forte*. On lui doit plusieurs innovations qui permirent le plein développement de cet art, en particulier l’utilisation du “vernis dur”.

* : L’eau-forte est un procédé de gravure en taille-douce sur une plaque métallique. Cette technique se caractérise par le fait que le métal est mordu par un acide plutôt que taillé par un outil. À l’origine, l’eau-forte était le nom donné à l’acide nitrique.

Portrait de Jacques Callot par VorstermanPortrait de Jacques Callot par Vorsterman

IGN : Le goût pour le dessin remonte-t-il à votre enfance ?
Jacques Callot : Une vocation précoce, nourrie certainement par la fréquentation de nombreux artistes locaux comme Jacques Bellange, un peintre, dessinateur et aquafortiste ou encore Demenge Croq, un orfèvre et graveur. En 1607, mon père me met en apprentissage chez lui pour quatre ans. La première année, j’effectuerai sous ces conseils ma première gravure connue : un portrait de Charles III.

IGN : À la préadolescence, cet engouement pour les arts vous entraîne à fuguer vers l’Italie ?
Jacques Callot : Entraîné vers les arts par une passion que ma famille contrarie, je m’échappe, pour la satisfaire, de la maison paternelle, avec comme objectif de rejoindre Rome. J’avais à peine 12 ans et en me joignant à une troupe de Bohémiens, je suis allé jusqu’à Florence. C’est dans cette ville que je rencontre le graveur Remigio Cantagallina, avec qui je vais travailler très brièvement, avant que de continuer mon chemin vers Rome. Mais mon passage dans cette ville sera bref. Je suis reconnu par des marchands nancéiens amis de ma famille, qui me reconduisent à Nancy où mon père m’oblige à reprendre mes études. Je fugue une nouvelle fois, à l’âge de 14 ans jusqu’à Turin et cette fois-ci, c’est mon frère Jean qui me reconduira à la maison.

IGN : C’est pendant cette période que vous commencez votre apprentissage avec Demenge Croq ?
Jacques Callot : Mon père signe un contrat d’apprentissage le 16 janvier 1607 sur quatre années consécutives que j’abandonnerai en cours de route. Jean, mon père, accepte finalement de reconnaître ma vocation, en m’envoyant étudier les techniques de la gravure en Italie. J’ai 16 ans lorsque je retrouve mon ami Israël Henriet qui étudie l’art à Rome.

Les moissonsLes moissons

IGN : Et quelques rencontres importantes dans l’art de la gravure ?
Jacques Callot : J’entre à l’atelier du graveur champenois Philippe Thomassin, chez qui je m’initie à l’art de la gravure au burin. Les premiers travaux que mon maître me confie sont des copies, ce qui constitue une bonne formation. C’est pendant cette période que je travaille sur la série des douze mois et sur les saisons. J’effectue aussi un bon nombre de copies d’œuvres religieuses. Parallèlement, j’apprends que les Médicis protègent, encouragent les artistes et les savants. Agréé par Cosme II de Médicis, j’arrive dans l’atelier de l’ingénieur architecte graveur Giulio Parigi pour parfaire ma formation.

IGN : Quel est l’évènement qui va modifier votre façon de travailler ?
Jacques Callot : On prépare à Florence la publication d’une pompe funèbre de la reine d’Espagne, Marie-Marguerite d’Autriche, femme de Philippe III d’Espagne, morte à la fin de l’année 1611. Dans ce cadre, Cosme II de Médicis, son beau-frère, confie à Tempesta, l’aquafortiste, la réalisation des 29 planches qui doivent composer l’œuvre. Surchargé par la commande, Tempesta me confie la gravure de 15 de ces dessins, me permettant ainsi pour la première fois à travailler à l’eau-forte.

IGN : L’eau-forte, une innovation majeure ?
Jacques Callot : Une innovation qui va totalement libérer ma manière de travailler : un procédé de gravure en taille-douce sur une plaque métallique à l’aide d’un mordant chimique, l’eauforte (acide nitrique). Le principe est simple : sur la plaque de métal préalablement recouverte d’un vernis à graver, je dessine mon motif à la pointe métallique. La plaque est ensuite placée dans un bain d’acide qui “mord” les zones à découvert et laisse intactes les parties protégées. Ce vernis dur autorise des traits d’une finesse encore jamais égalée, et facilite les bains et morsures successives dans l’acide, qui permettent d’étager les plans et de donner une impression de profondeur accentuée. Ce procédé, combiné avec l’usage de l’échoppe, outil permettant de tracer des pleins et des déliés, me permet de créer des œuvres de fantaisie, sur des thèmes variés : danseurs grotesques de la commedia dell’arte, nains bossus, paysans, gentilshommes, bourgeoises, éclopés, mendiants…

L'aveugle et son chienL'aveugle et son chien

IGN : Votre pays d’origine et votre région ne vous manquaient-ils pas ?
Jacques Callot : Deux circonstances importantes me poussent à rentrer en Lorraine : la mort du grand-duc Cosme II de Médicis, et le désir de Charles de Lorraine de me voir revenir dans mon pays après une douzaine d’années passées en Italie. Je m’installe à Nancy où j’épouse en 1623 Catherine Kuttinger, la fille de l’échevin en justice de la petite ville lorraine de Marsal. Je travaille pour le duc de Lorraine Charles IV et pour les ordres religieux. Je publie des séries de planches très populaires, qui pour certaines ont dû être commencées à Florence, où j’avais déjà diffusé la série des grotesques et difformes Gobbi. C’est aussi de cette période que date ma petite suite “les Bohémiens”, ainsi que “la Foire de Gondreville”. Je travaille aussi longuement à cette époque sur la gravure des “Supplices”.

IGN : Est-il vrai que votre réputation et votre art s’élargissent au-delà des frontières ?
Jacques Callot : Il est vrai que je reçois en 1625 une importante commande de l’infante Isabelle-Claire-Eugénie, fille de Philippe II et gouvernante des Pays-Bas : celle-ci souhaite en effet que j’immortalise le siège de Bréda, à la suite de la reddition de la ville, après le siège de près d’un an mené par le marquis de Spinola. Je me rends à Bruxelles à la demande de l’infante, et recueille sur place les informations nécessaires sur la disposition des lieux et des positions, de manière à exécuter la commande reçue. Ces planches connaissent un grand succès et me valent d’être contacté par le Roi de France qui me confiera 12 autres planches sur l’attaque du fort de Saint-Martin en Ré et de La Rochelle en 1629. Je séjourne un an à Paris pour graver mes 12 planches, celles-ci seront éditées par mon ami Henriet devenu éditeur dans la capitale.

IGN : Votre style, votre technique ont-ils une influence considérable dans le milieu de l’art ?
Jacques Callot : Une influence sur quelques grands artistes, des peintres en particulier, qui profitèrent de mes leçons, stylistiques ou, plus encore, techniques. À une époque où les graveurs copiaient les peintres, ce furent les peintres qui, dans un certain nombre de cas, copièrent mon œuvre.

Nous saluons ce grand maître lorrain dont les gravures, essentiellement des eaux-fortes, répandues par toute l’Europe, sont d’une maîtrise exceptionnelle.

Mis à jour le 
07/10/2015