Jean-Dominique Cassini, dit Cassini IV

Machine à remonter le temps réglée sur le 30 juin 1845 : interview du quatrième et dernier représentant de la dynastie Cassini qui fête ses 97 ans, et prénommé Jean-Do, comme son arrière grand-père mort il y a un peu plus de 302 ans...

Cassini IV

Né sous Louis XV, et nous voilà sous Louis-Philippe...
J’ai bien connu Louis XVI, puis la Révolution, le Consulat, l’Empire, la Restauration avec Louis XVIII puis Charles X, la révolution de 1830 et enfin Louis-Philippe mais je sens que pour mon centenaire la situation va redevenir révolutionnaire.

A 20 ans seulement, vous êtes commissaire pour l’épreuve des montres marines.
Je voyage dans l’Atlantique pour tester ces inventions de Pierre Le Roy, rival de l’anglais Harrison dans la résolution du problème des longitudes à bord des navires.

A 25 ans, vous épousez Marie-Louise de la Mire-Mory.
Elle me donne 5 enfants mais décède il y a 54 ans maintenant. Je les enterre tous jusqu’au dernier Alexandre-Henri-Gabriel, emporté par le choléra, sans descendance.

Ce Cassini V a été membre de l’Académie comme tous ses ascendants ?
Section botanique, à l’instar de Buffon. Pas astronome comme Giovanni-Domenico, ni géodésien comme Jacques, ni topographe comme César-François et encore moins cartographe comme moi.

Je parie que vous avez succédé à votre père à l’Académie, ainsi qu’à l’Observatoire !
Jamais 3 sans 4 ! Dès la mort de mon père, je réussis à persuader Louis XVI de l’urgence à restaurer le bâtiment de Claude Perrault mal entretenu depuis sa construction 115 ans plus tôt. Dans la foulée je participe aux opérations de raccordement des méridiens de Paris & de Greenwich en 1787, car en ce bas-monde, l’esprit scientifique transcende les royales rivalités terrestres et s’élève bien au dessus des mers & des frontières.

Vous faites achever les travaux topos de la carte de France juste avant la Révolution.
Les levés sur le terrain sont terminés, 165 feuilles publiées, 11 en cours de gravure et 4 en préparation, comme je l’explique à l’Assemblée constituante en 1790, moi qui suis foncièrement monarchiste.

21 septembre 1793 : la société Cassini est nationalisée.
Tous les cuivres & tirages de la carte de France de l’Académie sont confisqués par le Dépôt de la Guerre et le 14 février 1794, je suis même jeté en prison tandis que 3 des principaux responsables de l’ex-société, Sarron, Corbeyron et Malesherbes sont guillotinés.

Votre second Louis Capitaine se retrouve seul.
Il se bat, mais en vain, pour obtenir une indemnisation correcte par le Comité de Salut Public et meurt en 1797. Après des tergiversations, l’intervention de Bonaparte ne se traduit que par le paiement de 4 actions sur 50 ! Entre-temps, je suis relâché au bout de 7 mois d’emprisonnement –après la chute de Robespierre et la fin de la Terreur-, mais je me retire alors dans mon château de Thury. Je démissionne du Bureau des longitudes puis du nouvel Institut national des sciences qui a remplacé la royale Académie. J’accepte cependant 3 ans plus tard mon élection à la section astronomie de la nouvelle Académie des sciences, en 1799, à 51 ans.

Napoléon, devenu empereur, n’admet pas que chacun puisse librement acheter une carte détaillée qui risque de tomber -en cas de conflit- aux mains de l’ennemi.
C’est pourquoi tant de travaux topos des ingénieurs géographes militaires sont restés à l’état de manuscrits. Pendant que je rédige mes « Mémoires pour servir à l’histoire des sciences & à celle de l’Observatoire royal de Paris », Napoléon lance les travaux de la commission qui accouchera du projet de la fameuse carte de l’Etat-major. Il finit aussi par me décorer et me pensionner.

Le Dépôt de la Guerre publie, en 1815, les dernières feuilles de votre carte 66 ans après le début des travaux, et l’année où Napoléon est exilé à Sainte-Hélène.
Quant à moi, je ne désarme pas, et à 70 ans, en 1818, sous Louis XVIII, je reviens à la charge pour l’indemnisation de la société Cassini ! Le Dépôt de la Guerre désigne un expert, l’ingénieur-géographe Jacotin, mais le conseil des ministres décide que nous ne serons remboursés que pour les cuivres en tenant compte de l’état d’usure avancé dans lequel ils se trouvent. Je réponds qu’il aurait mieux valu choisir un chaudronnier pour expert. Le ministre ordonne de passer outre à mes protestations et c’est sur cette base inique qu’est versée l’indemnité.

NDLR : Cassini IV s’éteint le 18 octobre 1845, et avec lui cette dynastie des Cassini –absolument unique dans l’histoire des sciences mondiales- dont l’œuvre immense et novatrice influence longtemps les cartographes européens, du général autrichien Ferraris au suisse Guillaume-Henri Dufour, et même tous les « maps-makers all over the world ». Ironie de l’histoire, la maison de Cassini IV à Thury porte aujourd’hui une plaque où sont gravés ces mots : « A Cassini, la patrie à jamais reconnaissante ».

Mis à jour le 
22/05/2015