Louis-Alexandre Berthier, l’ingénieur géographe de Bonaparte

Louis-Alexandre Berthier, maréchal d’Empire, prince de Neuchâtel et de Wagram et… ingénieur géographe à l'âge de 13 ans ! Organisateur hors pair, travailleur infatigable, brillant exécutant, Berthier fut pour Bonaparte l’inégalable second qui au cours des différentes campagnes militaires lui apporta la rigueur et la précision de l’ingénieur géographe de formation qu’il s’honorait d’être.

Louis-Alexandre Berthier

IGN : Pourquoi avez-vous embrassé la carrière militaire ?
Louis-Alexandre Berthier : C’est une tradition familiale, mon père était lieutenant-colonel, ingénieur géographe en chef des camps et armées du roi Louis XV. J’ai voulu suivre son exemple et pour y parvenir je me suis présenté au concours d’entrée de l’école royale du génie de Mézières que j’ai passé avec succès en 1764, à l’âge de 11 ans.

IGN : À 11 ans… mais la discipline militaire n’était-elle pas trop pesante pour un pré-adolescent ?
L-A.B : À cette époque, l’éducation était très sévère mais la discipline militaire renforçait l’esprit de corps et atténuait les différences sociales entre les élèves. J’ai trouvé dans cette école le sens de la camaraderie et une ambiance propice aux études dans lesquelles je me suis investi sans compter et avec passion. D’ailleurs d’autres élèves qui deviendront forts célèbres n’ont pas eu à se plaindre de cette instruction. Je veux parler de Lazare Carnot futur homme politique et mathématicien ainsi que de Monge, qui deviendra un éminent professeur de mathématiques. Ils créeront l’école polytechnique en 1794 en s’inspirant d’ailleurs des enseignements dispensés à l’école royale du génie.

IGN : Quels ont été les différents enseignements ?
L-A.B : D’une manière générale l’instruction portait sur les mathématiques, la géométrie, la mécanique, l’hydraulique, le dessin, le levé de plans, les cartes, les coupes de pierres et la charpente. L’enseignement était réparti en deux années :

  • une année de théorie, qui se concluait par le concours de sortie, comprenant :
    - des cours de mathématiques, de statique et d'hydraulique,
    - des séances de dessin au lavis des trois systèmes de fortification de Vauban,
    - des séances de dessin des ordres d'architecture,
    - des cours de stéréotomie (coupe des pierres) et de coupe des bois,
  • une année de pratique, pendant laquelle les élèves faisaient :
    - les exercices de l'école de siège à l'automne,
    - des exercices de levé à la toise et à la boussole de bâtiments de la ville,
    - un levé de plan détaillé d'une place forte particulière, avec finition au lavis.

Au terme de ce cursus, le 1er janvier 1766, je suis sorti avec le titre d’ingénieur géographe et avec le grade de lieutenant en second d’infanterie.

IGN : Donc à 13 ans vous êtes ingénieur géographe, quel avenir s’ouvre à vous ?
L-A.B : J’ai appris précocement que rien de fiable ne pouvait se faire sans une minutieuse organisation. Cet esprit d’organisation sera un atout majeur toute ma vie. Je le mettrai au service de différentes causes notamment celles liées à la guerre d’indépendance américaine sous les ordres de Rochambeau de 1780 à 1783. Ensuite, à partir de 1796 ce sera sous les ordres de Bonaparte que mes qualités d’organisateur seront remarquées et que ma destinée prendra son envol.

IGN : Pouvez-vous retracer à grands traits cette destinée ?
L-A.B : À grands traits est le bon terme, car les évènements extraordinaires que j’ai pu vivre avec le général Bonaparte d’abord et avec l’Empereur Napoléon Ier ensuite nécessiteraient plusieurs volumes encyclopédiques. Pour abréger, je parlerai des missions qu’il me confiait en ma qualité de chef d’état-major général de la Grande Armée. Il fallait être vif et saisir une pensée, le plus souvent exprimée par le maître en phrases brèves, la traduire sur le champ en ordres clairs, précis et détaillés, animer la ruche bourdonnante d’un état-major général où s’activent de jour comme de nuit plusieurs dizaines de généraux et d’officiers de tous grades. Il était nécessaire de répondre à n’importe quel moment à la convocation de l’Empereur et lui donner dans l’instant le chiffre, le nom, la précision qu’il réclamait et lui fournir immédiatement et rigoureusement l’état de la situation, le rapport, la carte, le graphique dont il avait besoin. Sans un sens aigu de l’organisation et une mémoire sans faille, qualités innées mais que j’avais encore développées à l’école royale du génie, jamais je n’aurais pu m’acquitter d’une telle charge.

IGN : L’Empereur vous en a-t-il été reconnaissant ?
L-A.B : Oui, et une reconnaissance sans borne. Dès que j’ai conquis son estime, sa confiance et sa considération, alors Napoléon me couvrit d’honneurs et de titres : maréchal, grand veneur, grand-aigle de la Légion d’Honneur, major général de la Grande Armée, prince de Neufchâtel et de Vallengin en mars 1806, vice-connétable…

IGN : En 1808 et 1809, deux évènements importants dans votre vie. Pouvez-vous nous en parler ?
L-A.B : Napoléon me marie en mars 1808 à la princesse Marie-Elizabeth, nièce du roi de Bavière, dont j’aurai trois enfants. Puis en août 1809, je reçois le titre de Prince de Wagram et un million deux cent cinquante cinq mille livres de rente annuelle.

IGN : Quel rôle les cartes ont-elles dans votre activité ?
L-A.B : Napoléon accordait une importance capitale à ses cartes. D’ailleurs quelques unes ont traversé les âges, malgré la débâcle de la campagne de Russie. Il avait au sein de son cabinet un bureau topographique dans lequel il s’enfermait avec son directeur, Bacler d’Albe, pour représenter sur des cartes grand format les mouvements de la grande armée et ceux des armées ennemies. Le secondant directement, je passais beaucoup de mon temps à contrôler le travail des services annexes, notamment les relevés qu’exécutaient les ingénieurs géographes dans les pays occupés. Les cartes qui en étaient dérivées étaient essentielles pour suivre la progression des armées et traduire la stratégie offensive que Napoléon envisageait de développer.

Mis à jour le 
28/05/2015