Paul Helbronner, alpiniste au service de la géodésie

Paul Helbronner est né à Compiègne le 24 avril 1871. Admis à l'école Polytechnique en 1892, il se passionne pour la cartographie et l'alpinisme. Il effectue sa première ascension du mont Blanc en 1891. Très vite, il pense à utiliser son talent pour le dessin afin de décrire les paysages de montagne. Il fait partie des alpinistes qui ne se satisfont pas des cartes disponibles pour la haute montagne d’où son engouement pour la géodésie. Il nous raconte ses nombreuses expéditions dans les Alpes françaises.

Paul Helbronner

IGN : Vous souvenez-vous de vos premières ascensions ?
Paul Helbronner : 1891 et 1892, deux ascensions au mont Blanc mais la plus déterminante pour mon avenir est certainement la semaine passée en compagnie de Joseph Vallot à l’observatoire des Bosses à 4365 mètres d’altitude sur la commune de Chamonix-Mont-Blanc.

IGN : N’est-il pas téméraire de penser que votre vocation se décida lors de cette expédition en 1893 ?
P.H : Cette vocation ne prendra forme que quelques années plus tard car en 1898, j’épouse Hélène Fould, la fille du maître de forges de Pompey, me retrouvant par cette alliance à “pantoufler” dans l’entreprise sidérurgique de mon beau-père. Mais cette occupation ne convient pas à mon âme d’artiste, mon goût pour l’alpinisme, l’aquarelle et la photographie. Le besoin d’espaces et d’altitude se fait ressentir, je suis un alpiniste de haute montagne.

IGN : Êtes-vous encouragé dans vos projets par Henri et Joseph Vallot ?
P.H : Instigateur avec Henri Vallot de la création de la Commission de topographie du Club alpin français, je participe à la définition de son programme. Nous n’étions pas satisfaits des cartes officielles des Alpes. Elles contenaient peu de relevés détaillés et précis de la haute montagne qui, jusque là, avait plutôt été considérée comme un obstacle. Lors d’une réunion en mars 1903, les membres présents définissent les priorités de la Commission en désignant les massifs de Belledonne et d’Allevard comme ceux dont la représentation cartographique laissait le plus à désirer. Pour appuyer les futurs levés des topographes-alpinistes, je propose avec le commandant de Magnin, ancien officier géodésien du Service géographique de l’armée, d’effectuer la triangulation de ces massifs. Finalement, je me lance seul dans cette aventure qui me paraît fondamentale avec, au départ, mes seuls moyens financiers, puis avec un soutien de l’armée. Jusque-là, mon expérience cartographique se limitait à un tour d’horizon panoramique exécuté au Pelvoux en 1902. Ma formation à la géodésie fut entièrement assurée par l’omniprésent Henri Vallot.

PelvouxPanorama du Pelvoux (détail)

IGN : C’est donc votre fortune qui vous permet de réaliser votre projet ?
P.H : Elle me permet de diriger ma vie librement, d’accomplir mes aspirations et de me lancer dans ce projet audacieux : tisser, sur l’ensemble des Alpes de notre territoire national, des réseaux géodésiques dans un système homogène s’étendant du lac de Genève à la Méditerranée, indépendamment de toute attache officielle ; obtenir ainsi un canevas précis et détaillé sur lequel pourraient s’appuyer les levés ultérieurs des topographes.

IGN : En quelle année ces opérations sur le terrain commencent-elles ?
P.H : La première campagne est lancée en 1902 avec des opérations dans la région d’Allevard. En 1904, je réalise des triangulations locales dans les massifs de Belledonne, des Grandes Rousses, des Arves, du Taillefer, du Pelvoux et des Écrins pour appuyer les levés des autres membres de la Commission. En 1906, j’entreprends une triangulation cohérente reliant le massif des Écrins à la triangulation du massif du Mont-Blanc faite par Henri Vallot. Pour cela, je gravis le grand pic de la Meije, accompagné de cinq guides et porteurs chargés d'appareils photographiques, de théodolites et autres instruments de mesure. Les triangulations sont étendues en suivant un plan méthodique à l’ensemble des Alpes.

ThéodoliteLe théodolite, premier outil de travail de
Paul Helbronner

IGN : Un véritable acharnement ?
P.H : Je poursuis mon oeuvre avec un engouement sans limite jusqu’en 1928, notant pendant la belle saison de chaque année mes observations en haute montagne, les calculant et les mettant au point entre deux campagnes sur le terrain.

IGN : Quel est le bilan de ce travail titanesque ?
P.H : 66 mois sur le terrain, 18 500 km2 couverts par les triangulations à partir de 1818 stations, dont 151 au-dessus de 3000 mètres d'altitude et 15 500 clichés photographiques. En outre, je réalise une série d'aquarelles en photogravure et de panoramas dessinés d'après clichés photographiques.

IGN : Plus près des montagnes que de votre épouse ?
P.H : Détrompez-vous, Hélène était heureuse, elle me soutenait et m’encourageait dans mon oeuvre. Elle m’accompagnait dans mes campagnes en s’installant au pied des sommets. Malheureusement, elle n’a pas suffisamment joui de ce bonheur, atteinte d’une grave maladie, elle a succombé en octobre 1927 - me laissant inconsolable.

IGN : Quels sont vos instruments de mesure?
P.H : J’ai commencé avec un grand théodolite réitérateur Brunner prêté par le Service géographique de l’armée. Puis en 1921, pour les angles azimutaux, avec un cercle azimutal à deux microscopes spécialement établi par monsieur Chasselon, donnant la seconde centésimale par lecture à l’estime sur les tambours des microscopes.

IGN : Est-il vrai que certains spécialistes étaient sceptiques face à votre détermination de refaire la géodésie des Alpes françaises ?
P.H : Oui, des sourires sceptiques des spécialistes compétents en la matière. En 1903, je peux dire que j’étais novice en géodésie. Mais au bout de quelques temps et, surtout, après la publication en 1910 du tome 1 de mon ouvrage, la “Description géométrique détaillée des Alpes françaises”, ils ont compris que j’étais capable d’accomplir une tâche aussi gigantesque.

IGN : Une fois publié, votre ouvrage va servir de référence dans de nombreux domaines. Pouvez-vous nous en citer quelques-uns ?
P.H : Mes données sont de plus en plus utilisées par le Service géographique de l’armée pour ses levés topographiques, par l’Artillerie pour l’établissement des plans directeurs et des canevas de tir, pour les travaux topographiques du Service d’étude des grandes forces hydrauliques, pour quantité de levés topographiques et photogrammétriques à grande échelle, une foule de travaux officiels ou particuliers.

IGN : D’autres projets ?
P.H : Un grand rêve... Le rattachement de la Corse au littoral de Provence. J’ai remarqué trop de discordances dans toutes les triangulations, aussi bien dans les jonctions de la Corse au continent que dans les réseaux couvrant son territoire. De nouveaux travaux sont souhaitables pour une description géométrique détaillée et exacte.

Mis à jour le 
26/05/2015