La première ascension du mont Blanc par Balmat et Paccard

On a longtemps ignoré à la fois le nom et l’altitude de la plus haute montagne d’Europe. Elle figure sur les cartes à des emplacements très approximatifs, sous le nom de mont Maudit ou de montagne Maudite, car les neiges éternelles qui couronnent sa cime effrayent les esprits. On n’imagine d’ailleurs pas qu’elle puisse être aussi élevée. Le mont Blanc a été vaincu pour la première fois le 8 août 1786. On a longtemps attribué cette première ascension au Suisse Horace Bénédict de Saussure, mais elle est due à deux habitants de Chamonix : le médecin Michel-Gabriel Paccard et son guide Jacques Balmat.

Balmat et PaccardJacques Balmat et Michel-Gabriel Paccard

IGN : La première mention du “mont Blanc” daterait de 1685, avec la première mesure géodésique par le géomètre et astronome genevois Nicolas Fatio. Pourquoi utilise-t-on si souvent l'oronyme “montagne Maudite” ?
Jacques Balmat : Depuis des temps très anciens la haute montagne est source d’épouvante par les croyances ou les légendes qu’elle peut engendrer. Les entités divines, les démons, les êtres invisibles hostiles trônent au sommet des montagnes. Puis la vallée de Chamonix est considérée comme hostile et maudite, très difficile d’accès avec de nombreux glaciers aux précipices “affreux”.

IGN : En quelle année cette vallée et ses sommets deviennent-ils touristiques ?
Jacques Balmat : Je dirais dans les années 1770 grâce aux guides itinéraires publiés en 1773. Les gravures représentant le mont Blanc se multiplient, mais c’est dans les années 1780 que son sommet semble présenter de l’attrait pour les visiteurs : un nouveau tourisme est né, le tourisme de montagne, nécessitant progressivement des guides et des porteurs. Les curieux commencent à découvrir la vallée de Chamonix. Déjà certains dont moimême ont l’idée de gravir le sommet du mont Blanc.

IGN : Pouvons-nous alors parler d’Horace-Bénédict de Saussure ?
Jacques Balmat : Horace-Bénédict de Saussure est un passionné de montagne. Adolescent, il a parcouru les montagnes suisses. À dix-neuf ans, il visitait les monts du Jura. À vingt ans, il arrive dans la vallée de Chamonix, réputée dangereuse et difficile d’accès. Là, c’est l’éblouissement ! Il admire le mont Blanc et rêvant d'en atteindre le sommet, il promet une forte récompense à celui qui en montrera un jour le chemin.

IGN : Atteindre le sommet, une tentative périlleuse?
Jacques Balmat : Je deviens l’un des compétiteurs lancé à la conquête du mont Blanc. La première tentative vraiment sérieuse date de 1775. Elle n’est pas de Saussure, mais de quatre habitants de Chamonix. L’entreprise échoue, se soldant même par un accident (une chute dans une crevasse, heureusement sans gravité). Aucun autre essai n’est tenté ensuite pendant huit ans, Saussure admettant finalement que la cime du mont Blanc est sans doute inaccessible. En 1783, trois Chamoniards se risquent à nouveau, en vain. Un dessinateur des sommets alpins, Marc Théodore Bourrit, essaie à son tour quelques semaines plus tard, accompagné de quatre montagnards… et du médecin Michel Paccard, mais sans plus de succès. J’entreprends une infructueuse tentative solitaire début juillet 1786 et j’apprends à mon retour que cinq guides sont partis en direction du sommet. Je repars presque aussitôt et je les rattrape à hauteur des Grands Mulets. Au col du Dôme, alors que mes compagnons renoncent, je poursuis seul et après un bivouac improvisé, par prudence je redescends à mon tour. À ce moment précis, je suis persuadé que la cime du mont Blanc ainsi que la récompense sont désormais à portée. Je cherche immédiatement un compagnon d'ascension qui puisse ensuite témoigner en cas de réussite.

IGN : Qui est donc l’alpiniste qui vous accompagne dans votre troisième tentative ?
Jacques Balmat : Michel-Gabriel Paccard, un Chamoniard de souche, né dans la vallée, et revenu s’y installer après des études de médecine. En 1784, il fait la connaissance de Saussure, qui dit de lui qu’il est “un garçon aimant la botanique et désireux de grimper au mont Blanc ou du moins d’essayer”. Paccard renouvelle sa tentative en 1784. Deux autres montagnards tentent à leur tour une nouvelle voie d’accès et parviennent à 450 m du sommet. Saussure, qui craint désormais qu’on ne lui “vole” son sommet, organise une expédition l’année suivante, scindée en deux groupes. Il a prévu des cordes, des échelles pour franchir à plat les crevasses, des chaussures cloutées pour ne pas déraper sur la glace, des visières en bois pour protéger les yeux de l’éblouissement… Il doit rentrer sans avoir atteint son but, mais l’un de ses compagnons, en retard, a passé une nuit dans la neige en haute montagne, ce qu’on jugeait jusqu’alors impossible. Je pense avoir trouvé la voie qui conduit au sommet et Michel Paccard assure lui aussi l’avoir trouvée lors de ses périples en montagne. C’est donc ensemble et discrètement que nous partons le 7 août 1786. Nous bivouaquons avant de nous lancer à l’assaut du sommet le 8 août, sans cordes, sans piolets ni crampons par le dôme du Goûter. À 18h passées, nous accédons tous les deux au sommet.

IGN : La première ascension du mont Blanc par deux Chamoniards, un immense exploit ?
Jacques Balmat : Un itinéraire dangereux pour un exploit inoubliable. Nous restons une demi-heure au sommet. Puis nous commençons la descente, rendue difficile car Michel est aveugle par la réverbération de la neige. Il fait presque toute la descente avec les yeux rouges, à moitié fermés. Le 10 août nous atteindrons le village. Saussure l’apprend le surlendemain. Il accourt à Chamonix, tente à son tour l’escalade, mais le temps s’est gâté, plus rien n’est possible. Il ne parviendra au sommet du mont Blanc que l’année suivante. Je lui servirai de guide. Horace-Bénédict de Saussure procèdera alors au premier calcul de l'altitude du mont Blanc : il trouvera comme altitude 2 450 toises, soit 4 775 mètres.

IGN : Que se passe-t-il lors de votre dixième ascension en 1811 ?
Jacques Balmat : Nous étions une équipée de sept Chamoniards et nous nous apprêtions à partir lorsque nous fûmes rejoints par deux femmes qui souhaitaient nous accompagner. J’en renvoie une qui nourrit un enfant de sept mois, mais autorise la deuxième, Marie Paradis, à nous suivre. Après une longue marche jusqu'aux Grands- Mulets, elle passe une bonne nuit de repos. Le lendemain, les choses sont plus difficiles. Marie souffre dans le passage d'un “endroit assez escarpé”. Elle s'en tire finalement bien mais en haut “elle sent que ses jambes s'en vont à tous les diables” et l’air lui manque. Avec un autre guide, nous l’aidons à marcher. Finalement, en se relayant, nous arrivons au sommet. Marie Paradis est donc la première femme à atteindre le sommet enneigé et deviendra la grande héroïne de Chamonix.

IGN : Bonne continuation au guide de montagne Jacques Balmat dit “le mont Blanc”.

Mis à jour le 
29/05/2015