« Qu'on m'appelle d'Albe ! »

C’est par ces mots que Napoléon réclamait l’assistance de son cartographe-en-chef, à toute heure du jour ou de la nuit, sur tous les champs de bataille. Nous avons rencontré le général Louis Albert Guislain Bacler d’Albe en 1824, douze ans après la retraite de Russie de 1812, où il perdit toutes ses cartes manuscrites dans la Bérézina.

Bacler d’Albe

IGN : Vous n’avez toujours pas écrit vos mémoires ?
Bacler d’Albe : Je préfère laisser des œuvres d’art à la postérité.

IGN : Et vous n’avez pas mal réussi ma foi puisque quatre de vos tableaux sont dans la galerie historique du château de Versailles…
BD : Laissez-moi deviner lesquels... La “Bataille d’Arcole” du 17 novembre 1796 ? La “Bataille de Rivoli” du 14 janvier 1797 ?

IGN : Les deux, mon général !
BD : Et sans doute le “Bivouac de l’Armée française la veille de la bataille d’Austerlitz” du 1er décembre 1805 ? Mais après je ne vois pas le quatrième…

IGN : Il s’agit du “Bombardement de Vienne” du 11 mai 1809.
BD : Tiens, j’aurais préféré la “Bataille de Lodi” ou le “ Passage du Pô ” que j’avais présentés au salon de 1800 avec la légende : “Peints en Italie sous les yeux du général Bonaparte”.

IGN : Votre portrait de Bonaparte à Arcole n’était pas mal non plus et on dit même que le baron Gros s’en serait inspiré pour peindre le sien…
BD : C’était un ordre du modèle lui-même qui n’était pas très coopératif pour les séances de pose et qui a dit à Gros, texto : “Utilisez ce dessin de Bacler d’Albe, il y consentira à ma demande”. Personnellement je n’avais pas tellement le choix sinon je me serais retrouvé sur le front russe…

IGN : N’anticipons pas ! Le 1er mai 1793 vous vous engagez comme volontaire dans le 2ème bataillon des chasseurs de l’Ardèche.
BD : Ardéchois, cœur fidèle : le 20 octobre je deviens capitaine de compagnie chez les canonniers, devant Lyon. Et, au fameux siège de Toulon, je commande l’artillerie du camp dit “des Invincibles”. Bonaparte me remarque à cette occasion et me nomme chef de son cabinet topographique, fonction que je remplirai jusqu’à la fin en 1814.

IGN : Le général Desaix vous résumait ainsi : “un petit homme noir, beau garçon, gentil, plein d’instruction, de talent et dessinant bien”.
BD : C’était en 1796 mais en 1813, Castellane disait de moi : “le gros d’Albe, ce topographe par excellence”. Et il ajoutait : “sa persévérance dans l’étude l’a rendu presque indispensable à l’Empereur”. En fait, Napoléon s’exprimait en peu de mots et j’avais l’avantage de le comprendre et de savoir exécuter à ma façon et avec indépendance d’esprit - qualité bien rare dans l’état-major impérial - les tâches qu’il m’imposait. J’avais l’entière confiance de l’Empereur qui ne prenait cependant pas de gants avec moi.

IGN : On raconte que Napoléon vous faisait appeler plus souvent qu’à votre tour.
BD : Je ne pouvais jamais disposer d’un moment de repos. J’étais de service 24h sur 24 et 7 jours sur 7 ! “Qu’on appelle d’Albe” étaient ses mots favoris dès qu’une dépêche intéressante arrivait au milieu de la nuit. J’étais chargé essentiellement de la rectification des cartes, de la combinaison et de la préparation des matériaux, de la fixation des marches et de toutes les lignes d’opérations très étendues.

IGN : Le baron de Méneval, secrétaire intime de Napoléon, explique que vous présidiez à l’installation du cabinet de l’Empereur dès l’arrivée au cantonnement, avec notamment l’installation du portefeuille contenant les papiers, les cartes et la bibliothèque de voyage.
BD : Au milieu de la chambre, sur une grande table, était étendue la meilleure carte du théâtre de la guerre. J’y faisais ressortir par des nuances coloriées le tracé des rivières, des montagnes ou des frontières. J’orientais la carte très exactement avant que Napoléon n’entre et je piquais des épingles avec des têtes de couleurs différentes pour marquer d’une part la position des corps de notre grande armée et d’autre part ce que l’on supposait des positions ennemies. Pendant la nuit, la carte était même éclairée aux chandelles et le compas toujours là pour mesurer les distances ! À l’arrivée d’une dépêche, j’en faisais un rapport sommaire et l’Empereur suivait du doigt sur la carte en manipulant le compas dont l’ouverture correspondait à une étape.

IGN : La grande dimension des cartes le forçait à s’étendre de tout son long sur la table…
BD : Dans ce cas, j’y grimpais aussitôt moi aussi pour rester maître de mon terrain. Et, plus d’une fois, nos têtes se sont heurtées sur ces champs de bataille en miniature ! Heureusement pour moi, il prétendait que la mienne était moins dure que la sienne…

IGN : Dans cent ans le colonel Vachée écrira des vacheries sur vous mais reconnaîtra cependant : “Franchissant ainsi les bornes de la topographie, Bacler d’Albe plaçait constamment sous les yeux de Napoléon l’échiquier stratégique. C’est aujourd’hui la plus importante fonction de tout chef d’état-major…” et d’ajouter : “Il a rempli cette fonction à la satisfaction de l’Empereur pendant dixsept ans, ce qui n’est pas pour nous donner une médiocre idée de sa valeur professionnelle”.
BD : Si je n’étais pas si modeste, je dirais que j’ai inventé hier le slogan de demain : la carte, outil de décision !

IGN : Et grâce à vous, nous avons hérité à l’IGN des 54 cuivres de la “carte générale du théâtre de la guerre en Italie et dans les Alpes” au 1:256 000, où votre science du clair-obscur fit merveille pour la représentation du relief. Et, last but not least, lorsque vous fûtes directeur du Dépôt de la guerre de 1813 à 1815, vous avez sauvé les cuivres de la carte de Cassini, à la grande fureur des Prussiens et de leurs alliés ! Respect, monsieur BD…

Mis à jour le 
29/05/2015