Vincenzo Coronelli, parlons globes

Vincenzo est un moine franciscain italien demeurant à Venise. Docteur en théologie et en cartographie, il est aussi cosmographe, fabricant de globes et d’encyclopédies. Pour rendre hommage au Roi-Soleil, il crée deux globes. Deux sphères, l’une terrestre et l’autre céleste, d’une très grande beauté, exemplaires sur le plan artistique… Vincenzo nous raconte cette réalisation qualifiée de prouesse.

Vincenzo Coronelli

IGN : À qui votre première commande de globes est-elle destinée ?
Vincenzo Coronelli : En 1678, je crée deux globes pour le duc de Parme. Ils avaient un diamètre de 175 cm et étaient imaginés dans un projet d’inventaire encyclopédique des connaissances relatives à la Terre.

IGN : Est-il vrai que, lors d’une visite du cardinal César d’Estrées, celui-ci, séduit par votre oeuvre, décide d’offrir au roi Louis XIV deux globes au diamètre impressionnant ?
V.C : Oui, c’est lors d’une visite en 1680 à Ranuccio II Farnese, duc de Parme, que le cardinal César d’Estrées, ambassadeur pour le roi de France à Rome, est émerveillé par les deux sphères que je venais de finir. Il me demande d’en effectuer deux plus grandes encore (quatre mètres de diamètre) pour rendre hommage au Roi-Soleil, monarque absolu.

IGN : Partez-vous en France pour accomplir cette commande destinée à Louis XIV ?
V.C : Je m’installe à Paris en 1681, à l’hôtel d’Estrées de la rue Barbette dans le Marais, et j’achève mon travail en 1683, rue Neuve-des-Petits-Champs, dans l’hôtel de Lionne, acquis par l’un des neveux du cardinal. La fabrication de ces immenses sphères nécessite un aménagement particulier. Les deux globes mesurent finalement 3,87 m de diamètre et pèsent 2,3 tonnes. Ils peuvent supporter le poids de trente personnes introduites à l’intérieur par une trappe carrée dissimulée dans le décor.

IGN : Pouvez-vous nous dévoiler votre méthode de travail ?
V.C : Je procède en trois temps. Je commence par un énorme travail de compilation des connaissances géographiques de l’époque. Ma source principale est la production cartographique de Blaeu, qui assurait la suprématie de la Hollande sur toute l’Europe. Je complète mes informations avec les cartes de Sanson. Avec l’aide de mes collaborateurs, le frère Giambattista Moro et le dessinateur Perronel, chargé des cartes marines du Roi, je reporte aussi le tracé de quelques travaux tout récents, comme ceux de Villeneuves-Moreau et Lesage à Trinquemalé (levés en 1672) ou de Cavelier de La Salle qui descend le Mississippi en 1679-1681. Ensuite pour la construction des globes, c’est tout d’abord un énorme travail d’ébénisterie. Chacun d’eux est constitué de deux hémisphères composés de 120 fuseaux de bois cintrés (3° de longitude) de trois mètres de long sur dix centimètres de large à l’équateur, d’où ils partent pour rejoindre le pôle. Un axe central en bois et en métal permet l’assemblage des deux hémisphères et une charpente assure la solidité intérieure et extérieure. Puis les globes sont recouverts successivement d’une couche de plâtre de deux centimètres, d’une toile sans apprêt, d’un enduit de 7 mm, puis de très fines toiles plâtrées et enfin d’une toile enduite qui a servi de support aux peintures. Leur décoration a été facilitée car les globes ainsi fabriqués étaient parfaitement ronds et lisses. Dans un troisième temps, je m’applique à soigner l’esthétique d’une cartographie baroque avec une mise en valeur des abondantes informations que j’avais récoltées.

Globes de Coronelli

IGN : Pouvez-vous nous expliquer la représentation de ces deux globes ?
V.C : Le globe céleste représente l’ensemble de l’Univers avec la Terre au milieu tel qu’il était le jour de la naissance de Louis XIV, le 5 septembre 1638. 1 880 corps célestes y sont figurés par des bossettes de bronze doré et 72 constellations sont dessinées sous des formes symboliques d’animaux ou de personnages mythologiques avec leurs noms indiqués en français, latin, grec et arabe. Jean-Baptiste Corneille, peintre de ce globe, réalise là une oeuvre d’iconographie allégorique dans un somptueux camaïeu de bleu. Le globe terrestre présente l’état des connaissances géographiques et les savoirs sur les civilisations indigènes des trois continents Asie, Afrique, et Amérique des Européens au cours de la décennie 1670-1680. Ma priorité accordée aux préoccupations techniques et esthétiques ne m’a pas permis de prendre en compte avancées concomitantes de la géographie et de la cartographie, réalisées en particulier par les membres de l’Académie des sciences et de l’Observatoire de Paris. Le globe présente, bien entendu, les contours géographiques des continents, le tracé des cours d’eau et l’ensemble des indications toponymiques qui s’y rapportent. Il nous renseigne aussi sur la flore et la faune, notamment à travers les multiples illustrations et les riches les décorations qui ornent les cartouches.

IGN : Faites-vous en sorte qu’ils soient de véritables instruments capables de tourner sur eux-mêmes ?
V.C : Les supports spécifiques sont conçus en ce sens, le méridien est intégré aux meubles, l’écliptique ainsi que les cercles de cuivre polis et gravés qui les entourent matérialisent le mouvement du Soleil ainsi que les parallèles et les méridiens.

IGN : Assistez-vous à l’installation au château de Marly ?
V.C : Non, je repars à Venise en décembre 1683. Les globes ne sont pas exposés à Versailles, leur place première, et sont installés dans la résidence personnelle du Roi à Marly. L’architecte Jules Hardouin-Mansart, surintendant des bâtiments du Roi, a la charge d’aménager deux pavillons pour accueillir les globes, dessinant et faisant exécuter les "meubles" nécessaires. Seule, une sphère pèse 2,3 tonnes mais, munie de son support, elle en pèse 23. Les piètements sont constitués d’emmarchements de marbre sur lesquels reposent deux grands pieds en bronze en forme de volute et des colonnes en marbre surmontées de colonnettes de bronze destinées à soutenir la table d’horizon. Mais ce n’est qu’au début de 1704 que Louis XIV découvrira enfin ses présents achevés vingt ans plus tôt.

IGN : De retour en Italie, que devenez-vous ?
V.C : Dans les années qui suivent mon séjour à Paris, je travaille dans divers pays européens, ne retournant d’une façon permanente à Venise qu’en 1705. J’y fonde alors la première société géographique, la Argonauti de degli de Cosmografica de Accademia. Je tiens également la position de cosmographe de la République de Venise. Je consacre aussi une partie de ma vie à la rédaction d’une innovatrice Biblioteca universale sacro-profano, une grande encyclopédie organisée en ordre alphabétique. Elle n’est pas finie.

Mis à jour le 
29/05/2015